TESSELLES

TESSELLES

 

Assouss

De mes années lycée, il ne me reste étrangement qu’un nom : Assous.

Drancy, 3000 élèves. Des fenêtres des classes nous voyons la funeste cité qui servit à la rafle du Vel d’hiv, ce qui me confortait dans cette défiance envers la police et envers tout ce qui pouvait représenter l’autorité en général.

Assous n’était guère grand, plutôt blond, cheveux frisés et grassouillet.

En cours, il eut la mauvaise idée de s’asseoir à la place devant moi. Il portait un Dufflecoat à martingale et, pour on ne sait quelle obscure raison, l’avait gardé sur lui.

Un stylo tombé me servit de prétexte pour m’en prendre à ladite martingale, et d’une main preste, la passer par-dessus un des montants de la chaise. Le plan était genre gag en fin de cours.

Est-ce ma faute si la prof eut la mauvaise idée de l’appeler au tableau ?

Assous et sa chaise empêtrés au milieu de l’allée me contraignirent à sortir mon plus bel air innocent.

Celui-ci se joignant à l’hilarité générale, me conforta dans l’idée que je l’aimais bien Assous, et que j’avais un peu déconné, lorsqu’en cours de gym, je lui avais glissé un poids dans le cartable.

 

Assassin en herbe

Petit en âge et en taille, il y a urgence à développer des stratégies, mais il faut pas mal d’années pour acquérir celle de l’humour.

Nous allions en petite bande par bois et vallons.

Je n’y étais pas souffre- douleur, mais 2 eurent la mauvaise idée de me balancer dans un abreuvoir. Trempé de haine, je jetais au sol un de mes agresseurs et me saisis d’une pierre énorme pour lui fracasser le crâne. Si le reste de la bande ne m’avait pas retenu, ce jour aurait fait de moi un assassin.

Sentiment troublant et étrange, où à frôler le pire, on provoque le respect.

 

 

La première grève

Mon amour pour le français était, et est, inversement proportionnel à ma maitrise de l’orthographe. Il en est de même pour les gens que je côtoie, j’arrive à percevoir même le non dit, mais ne me demandez pas comment ils sont habillés.

Après un parcours chaotique au lycée, on m’avait offert un examen de seconde chance pour le passage en seconde. En anglais j’y avais testé le sens de l’humour des examinateurs en répondant à la question que j’avais tout de même réussi à déchiffrer, à savoir : quel métier voulez-vous faire plus tard et pourquoi ? Par la brillante réponse : it is very difficult to explain in french, but in english !!!

Au vu des résultats du dit examen, je dus conclure qu’ils avaient un sens de l’humour particulièrement sous-développé.

Toujours est-il que je me retrouvais à préparer un CAP de mécanique générale. L’idée était de nous faire apprendre le tournage, le fraisage et l’ajustage. Une fois de plus je me retrouvais en décalage parmi mes contemporains, et, en français, vérifiait le vieil adage qui dit : qu’au royaume des aveugles les borgnes sont rois. La prof me regardait comme un OVNI, et assortissait les 18, 19 qu’elle m’attribuait de commentaires genre : quoique... ou : je me demande si... J’allais à son bureau et celle-ci m’expliqua qu’elle me soupçonnait de copier dans des livres. Devant le refus de sa part de rayer ses allusions, je fis grève de français en ne lui rendant plus aucune rédaction, et finis le reste de l’année en passant tous mes samedis en colle.

Merde, on a sa fierté tout de même !

 

Béguin

C’était à St Nazaire, mon 1er chantier, soudures à bord d’un bateau méthanier. En début de chantier son nom était le Benjamin Franklin, un changement d’armateur en cours de construction, arabe probablement, fit qu’en fin de chantier, non sans humour, on le baptisa du nom de Ben Franklin.

Je logeais dans un bar- hôtel modeste, genre formicassé. La serveuse était plus que mignonne et ne m’était pas indifférente.

C’était des chantiers de plus de 6 mois, ce qui faisait qu’à l’hôtel on faisait un peu partie de la maison. Aussi il m’arrivait parfois de passer derrière le comptoir et d’aider au service. La démarche était loin d’être désintéressée, le charme de la serveuse y étant pour beaucoup. La clientèle était d’un certain âge, amatrice surtout de vin et exigeante : maugréant si le verre n’était pas rempli à ras-bord. Le soir, en fin de service, je sacrifiais encore quelques heures de sommeil pour, assis à une table, parler avec la belle. C’est lors d’une de ces conversations, qu’elle me confia ses soucis d’argent qui l’empêchaient de rejoindre son fiancé à Paris. Le lendemain, je lui donnais de quoi payer le billet de train pour rejoindre son amoureux. Pourtant, je l’avais déjà rencontré, suffisamment pour voir que c’était un con fini. Que ce soit dans l’instant, ou avec le recul, je me dis qu’en fait de con je suis pas mal non plus... Et pourtant je reste persuadé que c’est aussi pour ce genre de trucs que je m’aime bien.

 

Michel Astégiano