Henri Mondor

Henri Mondor

Il y a des lieux où jamais l’on ne reviendra. Des lieux où l’on ne va qu’une fois, où d’emblée l’on sait qu’on ne remettra pas les pieds.

Ils sont toujours au bout d’un long voyage, d’un voyage en soi, d’un voyage sale et fatiguant et peu importe le moyen de transport : ça dure

longtemps, trop longtemps. Même si ce n’est que quelques minutes, ce sont des minutes qui ressemblent à l’éternité. En avion, à pied, en voiture, qu’importe ! Même à l’air libre ce voyage est un enfermement.

Un wagon de métro qui roule tard dans la nuit, plein de tags incompréhensibles et hostiles, de mégots par terre, de sièges éventrés,

de visages blafards, déjà morts.

Et même si l’on est plusieurs, on voyage toujours seul et, au milieu des bruits de la vie, dans le plus profond silence…

Au cœur de la ville, c’est toujours un morceau de banlieue.

On doit pour y rentrer, séparer son corps de son âme ou de quelque chose comme ça qui ressemble à l’âme et pourrait s’appeler esprit ou pensée. Quelque chose qui a affaire avec le passé, les souvenirs, une part de soi prise entre hier et maintenant.

Mais on sait que c’est un lieu de maintenant, un lieu sans futur.

On n’y reviendra pas. Voilà, on laisse son âme, on n’y entre qu’avec le corps. On voit sans vraiment le lire, que c’est écrit Henri Mondor. Mais ça pourrait être un autre nom, n’importe quel nom, un nom d’homme ou de femme avec un prénom banal, Pierre, Georges ou Marie. Un nom détaché de toute humanité, un nom de stade ou de lycée…mais ce n’est pas un stade ou un lycée.

On entre et la route est  fléchée. Un jeu de piste entre des cubes de béton. Au bord des pelouses parfaitement tondues, des flèches de bois, comme un sinistre chemin de croix. On marche vers un pavillon. Un pavillon sans grille ouvragée, sans marquise et sans volets verts.

Le monde a changé de vocabulaire. C’est un lieu sans mots, sans vrais mots : ils sont restés dehors. Henri Mondor .

Après, c’est le verre, le fer, le gris, le blanc, le froid, le livide, le dur,

l’acéré, l’angulaire, le résonnant, le javellisé, l’aseptisé, le vide…

On a pris l’escalier pour être sûr de ne croiser personne et, maintenant

on suit l’infirmière ; elle marche devant vous en faisant claquer ses

semelles de bois. Elle a les ongles de pieds faits. C’est tout ce qu’on verra d’elle. On avance les yeux baissés, on ne voit qu’un carrelage

blanc et noir, les pieds chromés des chariots du couloir, du linge sale qui déborde d’un panier, un seau.

 

Marie-Marine et l'océan

 

Je suis née dans un coquillage,

dans le chant lancinant de la mer,

bercée par mille et un cris d’oiseaux.

 

Marie marche pieds nus dans l’eau et mille et une fois se répète ces mots...

 

Je suis née d’une vague,

un soir de tempête.

Mon père était marin

et ma mère était mouette.

 

Marie écrit ces mots sur le sable de ses cahiers, à marée basse et à cœur gros.

 

Marie, tu rêves, tu rêves trop !

Tu n’es pas née de l’eau, ni de la mer, ni d’un oiseau.

Marie soit sage !  Marie, réponds ! As-tu terminé tes devoirs ?

As-tu bien appris tes leçons ?

 

Je suis née d’un voyage,

d’un bateau de papier,

d’une algue, d’un naufrage.

 

Marie chante ces mots tandis que son stylo termine, à l’encre bleue,

six fois six, trois fois deux...

 

Je suis née d’un message,

d’une bouteille à la mer.

D’un rêve d’île un soir d’été,

d’un soleil couchant,

d’un vol de goélands.

 

Marie danse ces mots dans l’ombre qui descend et le sable, fragile,

se pose sur ces cils.

 

Ma chambre est tout en haut d’un phare.

La nuit on entend respirer l’océan.

C’est la mer qui pleure

sur les carreaux de mon hublot...

 

Marie, tais-toi ! tu dis vraiment n’importe quoi !

Marie, tais-toi ! Tu sais bien que tout est faux.

La vie ne naît pas de tes mots...

 

Dehors, c’est Paris qui s’endort, le bruit du vent et des moteurs,

la pluie qui frappe à la fenêtre...

Il faut dormir. Demain peut-être...

Tu sais très bien que tout est faux, que tout est faux !

 

Marie s’endort avec ces mots.

La nuit, les vagues et les bateaux, que tout est faux !

La vie, les algues et les oiseaux...

que tout est faux ! Le vent, l’ailleurs et l’océan....

Il faut dormir. Ici, tout ment.

 

Alors... alors...

Un métro traverse le port, des barques glissent au long des rues,

un marin qui chantait se tait  pour écouter dans le silence

le clapotis de l’eau et le cri d’un oiseau.

 

Alors, Marie s’endort.

La nuit s’avance...

 

....Et Marie danse.

 Sur les rochers, les coquillages, les algues pâles et les trop tard...

Marie  écrit en pas légers les rêves fous et son passé...

 

Une île au bout de son sommeil dessine une eau verte et profonde,

fragile et ronde.

L’océan danse, Marie s’avance.

Des larmes de sel coulent sur ses joues,

ses pieds font dans le sable nu de grands trous noirs.

 

Marie marche vers son phare.

 

Martine DELERM