Le petit canapé mauve

LE PETIT CANAPE MAUVE


Tu es assise sur notre petit canapé mauve et tu lis une de mes lettres.
Trois ans déjà de cette foutue guerre et j'ai mal de tous les mots, maux, que je ne peux t'écrire.
Mal de te mentir, de ne pouvoir parler de ces temps de souffrance, la boue, les corps, la peur qui me mange de l'intérieur.
A tant tamiser mes mots pour t'épargner, que restera-t-il de moi ? On nous déguise en soldat à coups de gnôle pour une guerre qui ne nous concerne pas.
Même les mots sont interdits, interdits par la censure et par le souci de t'épargner.
Te reverrai-je un jour ?
Ravages des corps et des âmes dans le fracas des armes, la terre nous prend et nous vomit. Immense jeux de morpion où les ronds sont des cratères et où je pressens des alignements impeccables de croix, dans d'immenses champs de silence.
J'ai peur de mourir, mourir de l'intérieur, de ne plus être celui que tu as aimé.
Tu me lis sachant que je ne te dis pas tout.
Je t'écris, te dis que tu me manques et tais que je me manque à moi-même.
Dans ma lettre, il va faire moins froid, moins de pluie, la canonnade aura cessé, le moral sera là, ainsi que l'entraide des camarades.
Je ne parlerai pas des pieds glacés dans la boue, du plafond de la casemate qui tremble et de l'urine qui court le long de nos jambes, je ne te dirai pas, qu'entre les retentissements des bombes, ce qui nous taraude encore et toujours les oreilles, c'est hier, la longue agonie de Georges, ses cris qui ont duré toute la nuit et que l'on pleurait avec des yeux de fous.
Qu'il est dur de parler d'amour dans ces tranchées de haine.
Je désire ta bouche, ton corps, tes bras, mais tout brisé que je suis, il te faudra être aussi mère, pour me ramener à cette vie d'ici bas.


Michel Astégiano