L'ETRANGER QUI PASSE

 

 

L’ETRANGER QUI PASSE

 

Il était né triste, mais c’était loin d’être une sombre histoire. La vie lui avait mis les habits de l’étranger qui passe. Dans le brouhaha des autres, il happait un mot, une phrase, les tournais, les retournais, tentant d’y picorer un peu de sens. Dans cette économie de disette, comme lorsque l’on recueille une eau entre ses paumes, il lui avait fallu apprendre à aimer aussi l’eau qui s’échappe d’entre les doigts.

Cette vie en pointillés l’avait justement rendu appliqué et... pointilleux. Il avait transformé les petits bonheurs en exigence et dans ce monde étrange qui l’entourait, le brassait, il s’était fait spectateur attentif.

Il ne jugeait, ne soupesait pas, tout occupé qu’il était par sa quête. Ce n’était pas celle d’un mendiant mais plutôt celle d’un conquérant, car il savait qu’ici bas rien n’était donné.

Il avait fourbi ses premières armes dans la nature, les affutant au fil des saisons, s’abreuvant de feuilles et de fleurs, de vents se déchirant aux branches, se parfumant de terre et de mousse et souriait aux oiseaux.

Il emplit ainsi sa valise à mots, oh pas de ces mots définitifs, de ceux qui figent, qui cataloguent, qui affirment et décrètent, mais de ces mots qui sont toujours en marge de la pensée. Bruissement du sens, flirt avec les idées, ce persuadant ainsi que l’esquisse est plus importante que le dessin, car plus porteuse d’avenir.

Noyé dans la foule des autres, passager clandestin de la vie, il trouvait tout de même toujours quelque chose pour brièvement s’amarrer. Un regard, un mouvement de jupe, une insouciance d’enfant lui faisaient festin.

Parfois des idées folles lui traversaient l’esprit. Une bouffée de tendresse surgit de l’on ne sait où, lui demandait d’aborder une personne pour lui demander l’autorisation de la prendre un instant dans ses bras. Il n’avait jamais cédé à ses pulsions, s’en consolait en se disant que, par delà les années, il avait su rester vivant, mais en éprouvait tout de même un certain agacement.

N’allez pas croire qu’il était taciturne, il avait même une réputation de fieffé bavard et se complaisait à manier la polémique, mais il ne livrait son coté phréatique que par le biais de l’écriture. Dans l’oasis de la nuit, comme on couche un enfant, il déposait des mots sur le papier. Il était bien conscient de ses maladresses, savait qu’il y avait toujours des trop, des pas assez, savait... qu’il y avait encore trop de mots à inventer. Pourtant il s’y attelait avec une pugnacité d’alchimiste cherchant la pierre philosophale, sentant confusément qu’il se jouait là quelque chose d’important, persuadé qu’il était, que c’est dans la marge que s’écrivait l’essentiel de la vie. De l’auditeur ou du lecteur de ses modestes écrits, il n’attendait pas qu’on lui reconnaisse un certain talent, sachant qu’arrivé au  bout de la page, tout restait à dire. Seule la patience de l’araignée l’animait, espérant juste que parfois, sous un coup de dé du hasard, le fil d’un mot s’accrochant à un autre esprit, il contribuerait à tisser cette toile, où telles des perles de rosée, viendrait se déposer un peu de la vraie vie.

Un soir de fatigue, il me donna une de ses phrases dont il avait le secret :

« Nous sommes tous, des petits Poucet de la vie, nous jalonnons avec soin le chemin que l’on parcourt, alors que l’on sait bien que celui-ci est sans retour. »

 

Michel Astégiano