GITANE

GITANE

Au fil des années, les rêves deviennent inversement proportionnels aux souvenirs.
Chaque pas les écrase un peu, et il faut aller chercher dans l'automne de sa mémoire la déraison d'avancer.

Le soleil se levait à peine, c'était l'instant fugace où tout hésite.
Marché aux puces de Sainte Musse, je trainais mes pas dans les allées bordées d'étalages improbables, garnis d'objets et de débris de vie mais je ne me sentais pas assez poète pour y voir un inventaire à la Prévert.
Je te découvris là, accroupie, gitane, ta jupe ample et colorée cachant les jambes, tes cheveux sombres ruisselant sur les épaules.
C'est alors que tu as levé les yeux, et que de ton grand regard bleu tu m'as transpercé. Tu n'étais qu'une adolescente, 14, 15 ans tout au plus, et pourtant j'ai frissonné sous cet étrange et immense désir d'être ton enfant.

Longtemps après, vingt ans plus tard, Avignon, Palais des papes, tu mendiais à l'entrée de la cathédrale. Jupes à fleurs, toujours gitane aux cheveux longs, âgée, ridée par la vie, tu étais une autre et pourtant toujours ce regard, mais si je fus aussi troublé que la première fois, je vacillais, car alors l'envie était que tu fus mon enfant.
Etrange inversion des sentiments : s'adonner à des pelotonnements de chat et refermer la boite aux questions.

 

 

Michel Astégiano