DEVOYAGE

Dévoyage

 

Dans la voiture, aux fenêtres trop hautes je ne voyais qu’une alternance de ciel et d’arbres ponctuant le temps qui m’emportait.

On me parlait de ma chambre, me disant qu’elle était grande, et à l’étage. Mais moi Je me sentais otage, et savais qu’il n’y aurait personne pour verser la rançon. Au fond de mes poches mes poings se serraient.

On tournait une page du livre de ma vie et cela les rendait gais.

Claquements de portières, ouverture de coffre : qu’attends-tu pour descendre !

Une main prit ma main, m’entraînant dans la maison. Tout était trop propre, trop grand, je savais qu’on ne me dirait plus : ne reste donc pas dans mes jambes lorsque je cuisine, allez, ouste, du balais !

Je tombais dans une autre vie.

Quelques fois par mois, une main me poussait le dos pour entrer dans la chambre et embrasser ces joues trop pâles sous ce regard cerné.

Je n’avais pas encore les mots… trop petit….Mais déjà m’habitait ce pressentiment de ceux qui ne peuvent être dit. Cela me mit enceint. Enceint d’une rage qui mit très longtemps à me quitter. Parfois, la tête sous la douche, on me faisait rentrer ce vieux chat acariâtre qui m’habitait.

Comme un chien un os, je serrais les dents sur mon silence et l’emportait dans le jardin. En fait de jardin, en ces temps premiers, rescapé de l’implantation de la maison il n’y avait qu’un noyer. On eut bien vite fait de me dire qu’i l ne faut jamais s’endormir sous un noyer, ajoutant ainsi à son nom une autre malédiction.

Puis Il y eut un chien, qu’on avait pris je ne sais trop pourquoi, même si je dois avouer que je l’aimais bien. Une cage et des lapins, un homme venait parfois en estourbir un et, de la pointe du couteau, en retirer l’œil, faut ce qu’il faut pour le sang du civet. J’aimais bien les lapins …. Mort aussi….Car mon amour englobait l’assiette : apprentissage de la compromission.

Les années passant, le jardin et moi quittèrent un peu nos airs dévastés. Plus qu’apprivoisé, le vieux chat s’était résigné. Je courrais les forêts, m’y enivrais de silence et en rentrais en retard. Paradoxalement c’est à la même époque que j’attaquais ma période de bavard, car c’est la meilleure façon de taire ce qui ne peut être dit.

Grand... pas très à vrai dire…, un faux hasard de la vie, me ramena à la maison originelle. C’était l’heure du repas, je n’avais pas prévenu, avec pour seul bagage, des années de silences coupables. On se serra, mit une chaise et un couvert, sans question, une main remplissant mon verre, une autre me tendant un plat, je vacillais sentant que ma place était là.

Il me fallut encore beaucoup de temps et quelques bousculades de la vie pour me pardonner ce dont je n’étais pas coupable.

Malgré tout, l’amertume m’est étrangère et si parfois j’utilise des mots de plombs, c’est pour, avec des satisfactions d’artisan, conforter la construction du vitrail de ma vie.