DEVOYAGE: autre temps du récit

DEVOYAGE (autre temps du récit)

Un jour ils vinrent.

Ils…C’était ce qu’il est convenu d’appeler un père et deux sœurs.

Sa valise jetée dans le coffre immense prit un air de triste jouet. On le fit assoir dans une voiture trop grande, pour le conduire jusqu’à une maison à peine finie ; son jardin se cicatrisant difficilement de la fureur des pelleteuses.

Cette joie affichée lorsqu’ on l’entraina à la découverte de cette nouvelle maison lui sembla feinte.

Ta maman…. Le reste de la phrase lui devint inaudible, tant il en était à s’interroger sur le mot.

Une chambre pour toi tout seul…

Seul, résonnait en lui comme un écho.

La maison, les sœurs, toutes trop grandes, et ce sentiment d’être tombé du nid,

il se retrouva, avec la perception que faire avec, voulait dire en fait, faire sans.

Cela forgea en lui une certaine acuité, le transformant ainsi, bien au-delà des bancs de l’école, en éternel redoublant de la vie. La chose était loin d’être amère, mais condamnait à une certaine solitude. Au jeu des miroirs, le sien était sans tain.

Son statut de spectateur lui apporta une certaine défiance pour tout ce qui est groupe, bande, équipe, tant le pluriel lui semblait singulier et s’il s’en excommuniait, c’était cependant avec une certaine fierté.

Aux alentours de la maison, s’étendaient vallons et forêts. Evadé en cavale, il s’y réfugiait. C’était son jardin des odeurs, le pays des petites peurs, des bruits de la vie qui s’y cachait. Le délice était de s’immobiliser, de se faire arbre et, luxe suprême, de se sentir appartenir à quelque chose de plus grand, surtout lorsqu’une laie et ses marcassins faisaient semblant de l’ignorer. Qu’importaient alors ces : tu es en retard ! Ces : où as-tu encore été traîner !

Il savait que ce soir encore, il s’endormirait dans un royaume où personne n’était roi.

Un jour on vint le chercher à l’école, la nouvelle était mauvaise, ta maman…

Arrivé à la maison, il ouvrit une bible, le grand livre des mensonges, fallait pas le prendre pour un enfant de chœur ! Au propre comme au figuré. Il fit semblant de lire, se disant que cela le ferait : acmé du faux semblant.

Les mâchoires du non-dit se refermaient. Il venait de rentrer dans sa cellule psychologique, prisonnier de son propre secret.

La chose était tacite, informulée, compagne muette qui l’accompagnera de nombreuses années. Il avait gardé son regard aiguisé, estimant que seul l’ennui était mortel. Il avait bien cet amour de la langue et des mots qu’il aurait dû trouver suspect et soupçonner qu’il y avait encore des choses à dire, mais trouvait globalement que la vie était belle, puisqu’il avait préservé le désir.

Cette différence, qu’il revendiquait, fascinait ou agaçait, c’était selon, mais il n’en avait cure, car ce refus du mensonge, il le poussait devant soi, comme une profession de foi.

L’exercice était difficile, périlleux même, car parfois toute vérité n’est pas bonne à dire. Cela déclencha des tempêtes qu’il ne maitrisa pas. Il s’accrocha à sa vie verticale jusqu’à ce qu’une larme plus forte que les autres le terrassa. Ensuite Il y eut la bouée des mots, la bouteille à l’amère perte de ses certitudes. L’exercice fut rude, le ressac des rêves le poussant vers des havres navrants de fausses îles.

Ce fut sa période rimbaldienne et l’on ne côtoie pas les poètes impunément. Alors qu’il tutoyait le désespoir, une amie lointaine voulut bien prendre le rôle de déversoir. Sur une vieille Underwood au clavier QWERTY, il burinait des mots à haute tension, ding, retour chariot. Ces vieilles machines à écrire ont une personnalité, il suffit de s’assoir devant pour percevoir un appel, une attente, leurs touches en gradin vous mettant en scène.

Au fil des lettres transformées en mots, des mots transformés en lettres, timbres, boites, la tempête s’apaisa.

Un autre défi l’attendait. A frôler ainsi un certain bonheur, il fallait maintenant faire le deuil de cette vie intense. Quand le verbe se fait rare il est aussi difficile de conjuguer le quotidien. Il avait été aigle, rasant les falaises et plongeant dans des ravines abruptes, dont il ressortait pour des trajectoires icariennes. S’immobiliser dans le ciel sous les vents portant, n’est pas non plus une mince affaire, car n’est pas goéland qui veut.

La vie est livrée sans mode d’emploi, et cette autre vie aussi. Les mots du quotidien s’usent, et l’on a tout un langage à réapprendre lorsque l’autre est là.

Symphonie des corps où soudain le genou de l’autre prend de l’importance, la main s’y posant come un oiseau. Apprendre du bout des doigts la nuque aimée, là où le cheveu a des tendresses de soie.

Etre dans un autre bonheur où la présence de l’autre à des douceurs de coin du feu…..

 

 

 

Michel Astégiano